Textes

Nous voulons quelque chose comme une fidélité

Comme un enlacement de douces dépendances,

Quelque chose qui dépasse et contienne l’existence;

Nous ne pouvons plus vivre loin de l’éternité.

 

S’il y a quelqu’un qui m’aime, sur Terre ou dans les astres,

Il devrait maintenant me faire un petit signe.

Michel Houellebecq, La poursuite du bonheur, extrait.

 

 

 

Ce nénuphar, dit Colin. Où a-t-elle pu attraper ça ?

— Elle a un nénuphar ? demanda Nicolas incrédule.

— Dans le poumon droit, dit Colin. Le professeur croyait au début que c’était seulement quelque chose d’animal. Mais c’est ça. On l’a vu sur l’écran. Il est déjà assez grand, mais, enfin, on doit pouvoir en venir à bout.

— Mais oui, dit Nicolas.

— Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est, sanglota Chloé, ça fait tellement mal quand il bouge !!!

— Pleurez pas, dit Nicolas. Ça ne sert à rien et vous allez vous fatiguer.

La voiture démarra. Nicolas la menait lentement à travers les maisons compliquées. Le soleil disparaissait peu à peu derrière les arbres et le vent fraîchissait.

— Le docteur veut qu’elle aille à la montagne, dit Colin. Il prétend que le froid tuera cette saleté…

— C’est sur la route qu’elle a attrapé ça, dit Nicolas. C’était plein d’un tas de dégoûtations du même genre.

— Il dit aussi qu’il faut tout le temps mettre des fleurs autour d’elle, ajouta Colin, pour faire peur à l’autre…

— Pourquoi ? demanda Nicolas.

— Parce que si il fleurit, dit Colin, il y en aura d’autres. Mais, on ne le laissera pas fleurir…

— Et c’est tout comme traitement ? demanda Nicolas.

— Non, dit Colin.

— Qu’est-ce qu’il y a d’autre ?

Colin hésitait à répondre. Il sentait Chloé pleurer contre lui et il haïssait la torture qu’il allait devoir lui infliger.

— Il ne faut pas qu’elle boive… dit-il.

— Quoi ?… demanda Nicolas. Rien ?…

— Non, dit Colin.

— Pas rien du tout, tout de même !…

— Deux cuillerées par jour… murmura Colin.

 

 

Boris Vian, L’Ecume des jours.

 

 

 

 

 

 

[…] Je ne vieillirai jamais, lui annonçai-je. C’est très facile. Il suffit de l’encre, du papier, d’une plume et d’un cœur de saltimbanque.

 

Romain Gary, Les enchanteurs.

 

 

 

 

 

 

La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

 

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

- Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

 

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

 

 

Charles Baudelaire, Correspondances, Les Fleurs du Mal.

 

 

 

 

 

 

« La Terre est bleue comme une orange. »

 

Paul Eluard.

Liée à notre vécu, au fur et à mesure des modifications survenant au cours de notre développement, cette reprogrammation périodique offre des possibilités d’adaptation plus larges qu’une programmation génétique au sens strict.

 

Christophe Baroni, L’éveil de l’esprit.

 

 

 

 

 

[…] L’imagination devait aller bon train. Ainsi le rêve finit-il par devenir indispensable, nécessaire à la santé des individus puisque cette nécessité se trouvait inscrite au niveau même des mécanismes physiologiques du cerveau.

 

Jean du Chazaud.

 

 

 

 

 

The event on which this fiction is founded has been supposed, by Dr. Darwin, and some of the physiological writers of Germany, as not of impossible occurrence. I shall not be supposed as according the remotest degree of serious faith to such an imagination; yet, in assuming it as the basis of a work of fancy, I have not considered myself as merely weaving a series of supernatural terrors. The event on which the interest of the story depends is exempt from the disadvantages of a mere tale of spectres or enchantment. It was recommended by the novelty of the situations which it develops; and, however impossible as a physical fact, affords a point of view to the imagination for the delineating of human passions more comprehensive and commanding than any which the ordinary relations of existing events can yield.

 

I have thus endeavoured to preserve the truth of the elementary principles of human nature, while I have not scrupled to innovate upon their combinations. The Iliad, the tragic poetry of Greece- Shakespeare, in the Tempest/and Midsummer Night’s Dream- and most especially Milton, in Paradise Lost, conform to this rule; and the most humble novelist, who seeks to confer or receive amusement from his labours, may, without presumption, apply to prose fiction a licence, or rather a rule, from the adoption of which so many exquisite combinations of human feeling have resulted in the highest specimens of poetry.

 

The circumstance on which my story rests was suggested in casual conversation. It was commenced partly as a source of amusement, and partly as an expedient for exercising any untried resources of mind. Other motives were mingled with these as the work proceeded. I am by no means indifferent to the manner in which whatever moral tendencies exist in the sentiments or characters it contains shall affect the reader; yet my chief concern in this respect has been limited to avoiding the enervating effects of the novels of the present day and to the exhibition of the amiableness of domestic affection, and the excellence of universal virtue. The opinions which naturally spring from the and situation of the hero are by no means to be conceived as existing always in my own conviction; nor is any inference justly to be drawn from the following pages as prejudicing any philosophical doctrine of whatever kind.

 

It is a subject also of additional interest to the author that this story was begun in the majestic region where the scene is principally laid, and in society which cannot cease to be regretted. I passed the summer of 1816 in the environs of Geneva. The season was cold and rainy, and in the evenings we crowded around a blazing wood fire, and occasionally amused ourselves with some German stories of ghosts, which happened to fall into our hands. These tales excited in us a playful desire of imitation. Two other friends (a tale from the pen of one of whom would be far more acceptable to the public than anything I can ever hope to produce) and myself agreed to write each a story founded on some supernatural occurrence.

The weather, however, suddenly became serene; and my two friends left me on a journey among the Alps, and lost, in the magnificent scenes, which they present, all memory of their ghostly visions. The following tale is the only one, which has been completed.

 

 

Mary Wollstonecraft Shelley, Frankenstein or the Modern Prometheus, Préface.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE QUI RÉSUME LA PREMIÈRE PARTIE DE CET OUVRAGE, POUR SERVIR DE PRÉFACE A LA SECONDE

 

Pendant le cours de l’année 186., le monde entier fut singulièrement ému par une tentative scientifique sans précédents dans les annales de la science. Les membres du Gun-Club, cercle d’artilleurs fondé à Baltimore après la guerre d’Amérique, avaient eu l’idée de se mettre en communication avec la Lune — oui, avec la Lune –, en lui envoyant un boulet. Leur président Barbicane, le promoteur de l’entreprise, ayant consulté à ce sujet les astronomes de l’Observatoire de Cambridge, prit toutes les mesures nécessaires au succès de cette extraordinaire entreprise, déclarée réalisable par la majorité des gens compétents. Après avoir provoqué une souscription publique qui produisit près de trente millions de francs, il commença ses gigantesques travaux.

Suivant la note rédigée par les membres de l’Observatoire, le canon destiné à lancer le projectile devait être établi dans un pays situé entre 0 et 28 degrés de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au zénith. Le boulet devait être animé d’une vitesse initiale de douze mille yards à la seconde. Lancé le 1er décembre, à onze heures moins treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune quatre jours après son départ, le 5 décembre, à minuit précis, à l’instant même où elle se trouverait dans son périgée, c’est-à-dire à sa distance la plus rapprochée de la Terre, soit exactement quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues.

Les principaux membres du Gun-Club, le président Barbicane, le major Elphiston, le secrétaire J.-T. Maston et autres savants tinrent plusieurs séances dans lesquelles furent discutées la forme et la composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la qualité et la quantité de la poudre à employer. Il fut décidé : 1° que le projectile serait un obus en aluminium d’un diamètre de cent huit pouces et d’une épaisseur de douze pouces à ses parois, qui pèserait dix-neuf mille deux cent cinquante livres ; 2° que le canon serait une Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait coulée directement dans le sol ; 3° que la charge emploierait quatre cent mille livres de fulmi-coton qui, développant six milliards de litres de gaz sous le projectile, l’emporteraient facilement vers l’astre des nuits.

Ces questions résolues, le président Barbicane, aidé de l’ingénieur Murchison, fit choix d’un emplacement situé dans la Floride par 27° 7′ de latitude nord et 5° 7′ de longitude ouest. Ce fut en cet endroit, qu’après des travaux merveilleux, la Columbiad fut coulée avec un plein succès.

Les choses en étaient là, quand survint un incident qui centupla l’intérêt attaché à cette grande entreprise.

Un Français, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel qu’audacieux, demanda à s’enfermer dans un boulet afin d’atteindre la Lune et d’opérer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet intrépide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amérique, fut reçu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en triomphe, réconcilia le président Barbicane avec son mortel ennemi le capitaine Nicholl et, comme gage de réconciliation, il les décida à s’embarquer avec lui dans le projectile.

La proposition fut acceptée. On modifia la forme du boulet. Il devint cylindro-conique. On garnit cette espèce de wagon aérien de ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le contrecoup du départ. On le pourvut de vivres pour un an, d’eau pour quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique fabriquait et fournissait l’air nécessaire à la respiration des trois voyageurs. En même temps, le Gun-Club faisait construire sur l’un des plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque télescope qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet à travers l’espace. Tout était prêt.

Le 30 novembre, à l’heure fixée, au milieu d’un concours extraordinaire de spectateurs, le départ eut lieu et pour la première fois, trois êtres humains, quittant le globe terrestre, s’élancèrent vers les espaces interplanétaires avec la presque certitude d’arriver à leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le président Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes. Conséquemment, leur arrivée à la surface du disque lunaire ne pouvait avoir lieu que le 5 décembre, à minuit, au moment précis où la Lune serait pleine, et non le 4, ainsi que l’avaient annoncé quelques journaux mal informés.

Mais, circonstance inattendue, la détonation produite par la Columbiad eut pour effet immédiat de troubler l’atmosphère terrestre en y accumulant une énorme quantité de vapeurs. Phénomène qui excita l’indignation générale, car la Lune fut voilée pendant plusieurs nuits aux yeux de ses contemplateurs.

Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs, partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l’honorable J. Belfast, directeur de l’Observatoire de Cambridge, et il gagna la station de Long’s-Peak, où se dressait le télescope qui rapprochait la Lune à deux lieues. L’honorable secrétaire du Gun-Club voulait observer lui-même le véhicule de ses audacieux amis.

L’accumulation des nuages dans l’atmosphère empêcha toute observation pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 décembre. On crut même que l’observation devrait être remise au 3 janvier de l’année suivante, car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne présenterait plus alors qu’une portion décroissante de son disque, insuffisante pour permettre d’y suivre la trace du projectile.

Mais enfin, à la satisfaction générale, une forte tempête nettoya l’atmosphère dans la nuit du 11 au 12 décembre, et la Lune, à demi éclairée, se découpa nettement sur le fond noir du ciel.

Cette nuit même, un télégramme était envoyé de la station de Long’s-Peak par J.-T. Maston et Belfast à MM. les membres du bureau de l’Observatoire de Cambridge.

Or, qu’annonçait ce télégramme ?

Il annonçait : que le 11 décembre, à huit heures quarante-sept du soir, le projectile lancé par la Columbiad de Stone’s-Hill avait été aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston, — que le boulet, dévié pour une cause ignorée, n’avait point atteint son but, mais qu’il en était passé assez près pour être retenu par l’attraction lunaire, — que son mouvement rectiligne s’était changé en un mouvement circulaire, et qu’alors, entraîné suivant un orbe elliptique autour de l’astre des nuits, il en était devenu le satellite.

Le télégramme ajoutait que les éléments de ce nouvel astre n’avaient pu être encore calculés ; — et en effet, trois observations prenant l’astre dans trois positions différentes, sont nécessaires pour déterminer ces éléments. Puis, il indiquait que la distance séparant le projectile de la surface lunaire « pouvait » être évaluée à deux mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq cents lieues.

Il terminait enfin en émettant cette double hypothèse : Ou l’attraction de la Lune finirait par l’emporter, et les voyageurs atteindraient leur but ; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable, graviterait autour du disque lunaire jusqu’à la fin des siècles.

Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs ? Ils avaient des vivres pour quelque temps, c’est vrai. Mais en supposant même le succès de leur téméraire entreprise, comment reviendraient-ils ? Pourraient-ils jamais revenir ? Aurait-on de leurs nouvelles ? Ces questions, débattues par les plumes les plus savantes du temps, passionnèrent le public.

Il convient de faire ici une remarque qui doit être méditée par les observateurs trop pressés. Lorsqu’un savant annonce au public une découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de prudence. Personne n’est forcé de découvrir ni une planète, ni une comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s’expose justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et c’est ce qu’aurait dû faire l’impatient J.-T. Maston, avant de lancer à travers le monde ce télégramme qui, suivant lui, disait le dernier mot de cette entreprise.

En effet, ce télégramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi que cela fut vérifié plus tard : 1° Erreurs d’observation, en ce qui concernait la distance du projectile à la surface de la Lune, car, à la date du 11 décembre, il était impossible de l’apercevoir, et ce que J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait être le boulet de la Columbiad. 2° Erreurs de théorie sur le sort réservé audit projectile, car en faire un satellite de la Lune, c’était se mettre en contradiction absolue avec les lois de la mécanique rationnelle.

Une seule hypothèse des observateurs de Long’s-Peak pouvait se réaliser, celle qui prévoyait le cas où les voyageurs — s’ils existaient encore –, combineraient leurs efforts avec l’attraction lunaire de manière à atteindre la surface du disque.

Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survécu au terrible contrecoup du départ, et c’est leur voyage dans le boulet-wagon qui va être raconté jusque dans ses plus dramatiques comme dans ses plus singuliers détails. Ce récit détruira beaucoup d’illusions et de prévisions ; mais il donnera une juste idée des péripéties réservées à une pareille entreprise, et il mettra en relief les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de l’industrieux Nicholl et l’humoristique audace de Michel Ardan.

En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son temps, lorsque, penché sur le gigantesque télescope, il observait la marche de la Lune à travers les espaces stellaires.

 

 

Jules Verne, Autour de la lune.

 

 

 

 

 

 

 

Tu m’as blessé avec ta fine cravache équatoriale, beauté à la robe de feu. Les défenses des éléphants s’arc-boutent aux marches lever d’étoiles pour que la princesse descende et les troupes de musiciens sortent de la mer.

André Breton et Philippe Soupault, Les Champs magnétiques.

 

 

 

 

 

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